L'ECCLESIASTE


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de grâce, faites place

PSYCHOLOGIE




Lors d’un séminaire professionnel je m’aperçu, dès le deuxième jour, que chacun de mes collègues et moi-même prenions toujours la même place. Je savais ainsi que Claude L… était devant, à côté Rolland L…, Alex F… tout au fond derrière Jean François M… et je pouvais, lorsque l’un d’entre eux réclamait la parole me tourner directement vers lui sans voir à parcourir toute l’assistance. Fort de cette constatation, le lendemain et à chaque nouvelle séance de travail, je décidais de bousculer ce rite en prenant la place de l’un ou de l’autre des participants. J’eu droit à plusieurs réflexions amusantes, parfois moqueuses et accusatrices (c’est MA place) trahissant une certaine perturbation résultante de mon attitude désinvolte. Depuis je le fais encore souvent. Vous pouvez jouer à reproduire l’expérience, dans quelque milieu que ce soit, vous constaterez que c’est indubitable mais aussi révélateur.
Révélateur ais je dis? Mais de quoi?

Nous manifestons tous instinctivement le besoin de marquer notre territoire, notre périmètre, comportement animal primitif, certainement, mais tellement rassurant nous assimilant à la poule, prêts à défendre bec et ongle son nid contre l’importun frondeur. Ce besoin rassurant d’être bien à sa place, toujours la même, ne serait-il pas une vaine protection d’affirmer nos certitudes Rester immobile, droit dans mes bottes, inébranlable, bien campé sur mes positions à l’abri du doute et des raisonnements extérieurs à mon rigorisme. C’est sur mon terrain, devant les murailles de mes vérités que viendra s’échouer toute tentative déstabilisante de ceux qui, les pauvres, ne pensent pas comme moi. Peut-on être fier de toutes nos certitudes granitiques au mépris de la sagesse Paulinienne recommandant "d'examiner toutes choses et de retenir ce qui est bon". Pourquoi savoir, étudier autre chose puisque je suis satisfait de mes connaissances? Or le réflexe facile, instinctif de toujours repousser l’inconnu, affiche clairement que, derrière nos remparts, se cache peut être une vraie faiblesse. Tout psychiatre confirmera que le foisonnement des habitudes, rituels, phrases toutes faites, rigidité des convictions, emplacements d’objets ou de personnes, selon une pratique quasiment liturgique, protègent d’une réelle fragilité intérieure. Ce constat de fragilité peut paraitre étonnant mais la violence chez certains à le nier le confirme aisément. L’homme, parfois, ne daigne même pas savoir ce qu’il y a hors sa pensée et moins il aspire à connaître, plus il bâtit haut et épais autour de lui. Que de belles tours d’ivoires ne construisons nous pas, sur les fondations insondables de notre orgueil
"J’ai connu cette confiance, cette certitude, cet orgueil. J’ai connu ce peuple qui croyait , de bonne foi, monter tout entier vers une stratosphère paradisiaque".— (André Maurois, )


Pourtant ces tours d’ivoires se lient pour un temps, plus ou moins long, même si beaucoup transforment l’union projetée en affrontement de tours d’assaut conjugales….
Ce rempart personnel nous le promenons inéluctablement jusque dans nos intimes relations. Nous sentirions nous en insécurité devant même l’être choisi et aimé? Et bien oui, notre inconscient perçoit parfaitement que l’élu(e) de notre cœur est différent, qu’il désire nous envahir au plus profond de notre être, ne faire qu’un avec nous. Et nos tours se heurtent, enracinées dans leurs éducations respectives, leurs conceptions personnelles, leurs visions singulières cherchant malgré tout à s’imbriquer l’une dans l’autre en une nouvelle bâtisse. Ne parlant pas le même langage, nos murs ceinturent ainsi les tombeaux de nos rêves qui ne tardent pas à s’écrouler tels des tours de Babel d’incompréhension, nous reconduisant à nos solitudes respectives. Pourtant ces rêves s’offrent aux clairvoyants, abattant volontairement et inlassablement leurs murailles autistiques personnelles, car l’humain les rebâtit toujours, infatigablement. Ceux qui se laissent investir par l’autre goûtent le nirvana de l’authentique conquête du coeur.




S’il est bon de se laisser envahir, il est également judicieux de savoir prendre la place de l’autre.

Combien de fois l’injonction "mets toi à ma place!", ne dévoile-t-elle pas l’impénétrabilité des uns et des autres? Cette supplique exigeante, urgente, d’échanger nos places, atteste explicitement que l’homme est un increvable bâtisseur de cloisons. Cette indisposition naturelle à se mettre à la place de l’autre est aussi criante que celle de céder sa place, de se laisser conquérir. Littéralement, compatir (prendre part), correspondrait bien à cette faculté de revêtir la peau de l’autre. Nous avons certainement bien besoin, chacun d’entre nous, de compassion, à recevoir mais aussi à donner.

Ainsi, spontanément, nos acquis nous rassurent, nous aimons être à notre place, mais rester à sa place n’est ce pas également un bâton tendu pour se faire battre? Je me souviens encore d’une expérience illustrant ceci alors que j’étais étudiant. Deux de mes professeurs étaient en conflit l’un contre l’autre. Le premier soutenu par la direction et le second soutenu par certains élèves. Je pris ouvertement une part si active dans ces tensions que je fus considéré comme meneur de revendications opposées aux visées de l’institution. Immanquablement l’enseignant "légitimiste" chercha mon regard lors d’allusions au problème durant un cours, afin de me lancer à la face un message subliminal bien fleuri. Je perçu celui-ci imperturbablement à sa grande déception. Pourtant je fus vexé d’avoir été si aisément repérable et ainsi devenir un instant la cible d’une vengeance certainement préméditée. Ne pas bouger, c’est se montrer vulnérable. Ne pas bouger c’est s’enraciner, s’encrouter, alors que vivre implique de marcher, rencontrer, confronter, oser sur l’autre terrain, admettre qu’il reste encore tant à découvrir et à apprendre.

Ainsi dans les deux cas cités, "garder" sa place peut prêter le flan à bien des critiques. Cette attitude de protection sécurisante, peut finir par évoluer vers une véritable apathie, une inertie, une paralysie permettant à "l'adversaire" de choisir son temps et le point faible de nos défenses. Les enfants au contact de nombreuses bactéries ne sont-ils pas plus résistants que tous nos petits, biens nourrisprotégés par de claironnantes barrières vaccinales? Encore des barrières…?
Quel bonheur d’entendre, un jour de peines et de souffrances, laisse moi prendre le risque de me mettre dans ta peau, décharges ton fardeau sur mes épaules, ainsi je te donnerai un peu de repos en m’abreuvant de ton amertume. Ah, que ce discours caressant reste trop souvent et vainement espéré! Et si nous osions nous même, quitter les rubriques superficielle des chiffons ou voitures pour parler au cœur?
Surprenons-nous à ce jeu consistant, par petites touches légères et taquines, à fissurer les enceintes de nos proches, emplir d’empathie leur espace cuirassé de pudeur sclérosante.
Ce jeu porte dans ses règles un risque, il faut le savoir, celui de l’émotion, de l’authenticité relationnelle dans lequel mensonge et apparence s’effacent mais c’est le droit de passage vers la grande découverte de l’humain dans ce qu’il a de plus noble.

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